Taïkan, ou comment réveiller la jalousie d’un homme ! ^^
©Jordane Cassidy – 2023
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Un grain dans le rouage.
— Duc Callistar ! Quelle surprise ! Nous n’attendions pas votre venue ! Si nous avions su, nous aurions…
— Vous auriez quoi ? Caché des choses de ma vue ?
Venant à lui, Fergus de Middenhall regarda Callum Callistar d’un air hébété devant son ton suspicieux et un poil agressif, puis s’arrêta.
— Pas du tout ! C’est avec plaisir et sans désagrément que nous accueillons votre visite. Vous êtes le mari de ma fille, vous êtes ici comme chez vous. Seulement, nous aurions pu mieux préparer votre arrivée afin que vous trouviez rapidement votre confort !
Callum lança un regard torve à son beau-père avant de tendre les rênes de Kharis à un serviteur.
— Comment va votre épouse ? se radoucit légèrement le Duc.
— Mieux ! Elle garde encore le lit, mais elle va beaucoup mieux. La présence d’Aélis a aidé à son rétablissement. Le départ de sa fille pour Althéa lui a mis un coup au moral, je pense, et sa blessure lors du mariage n’a rien arrangé à son inquiétude de la laisser avec vous. La venue d’Aélis l’a rassurée.
Fergus de Middenhall invita le Duc à le suivre à travers les couloirs du domaine. Callum observa attentivement la demeure d’enfance d’Aélis. Chaque détail avait son importance pour l’aider à mieux comprendre sa femme et trouver des indices pour le bon déroulement de son enquête sur l’identité de la fillette qu’il avait sauvée. Fergus le conduisit dans une grande salle.
— Vous devez être fatigué. Nous allons vous servir à boire, ainsi qu’une collation.
— Je souhaiterais voir ma femme immédiatement.
Fergus le fixa un instant, devant son air impassible.
— Oui… Suis-je bête ! Cela peut se comprendre qu’elle vous ait manqué, à vous aussi.
Callum se trouva légèrement gêné par cette déduction pour le moins impudique. Fergus l’invita à le suivre.
— Elle était tout à l’heure dans le jardin avec Taïkan.
À la mention de ce nom, Callum se raidit et s’arrêta. Il l’avait déjà entendu et ce n’était pas à son avantage.
— Un problème, Duc Callistar ?
Une sourde colère le gagnait. Alors qu’il l’attendait à Althéa, elle batifolait dans les jardins de la maison familiale avec son ex.
— Non, allons-y.
Les deux hommes traversèrent deux pièces avant d’arriver vers les jardins derrière le domaine. Il aperçut alors Aélis au loin en train de rire avec ce fameux Taïkan. Sa mâchoire se serra.
Aélis remarqua l’agitation à l’entrée du jardin et son sourire s’effaça à la vue de son mari. Elle jeta rapidement un regard vers Taïkan et tenta de paraître normale, devinant que la rencontre risquait d’être tendue.
— Regarde qui est venu nous rendre visite, Aélis ! Ton mari ! s’exclama joyeusement Fergus de Middenhall.
— Que… faites-vous ici ? lui demanda-t-elle alors, non sans cacher sa surprise et oubliant les salutations.
— Ma présence vous dérange ? lui répondit durement le Duc, constatant son manque d’enthousiasme à le retrouver.
— Pas… pas du tout ! le contredit-elle. Seulement, je ne m’attendais pas à une visite-surprise. Vous n’avez pas annoncé votre arrivée, il me semble.
— Et je vois que je fais bien de venir ici à l’improviste.
Callum jeta un regard noir à Taïkan, qui lui répondit visiblement par le sien. Si Callum ne semblait pas ravi de le voir auprès de sa femme, il en était de même pour Taïkan qui n’aimait pas l’idée de voir le mari d’Aélis venir s’immiscer dans leur discussion. Aélis se reprit et tenta de calmer les choses en agissant en femme civilisée.
— Duc Callistar, voici…
— Taïkan ! la coupa sèchement le Duc. Je sais.
Taïkan sourit, heureux de constater que sa réputation était venue jusqu’aux oreilles du Duc.
— Taïkan, voici mon mari, le Duc Call…
— J’avais compris ! la coupa Taïkan, aussi discourtois que tranchant. Difficile de ne pas s’en douter !
Callum serra le poing. La remarque était une déclaration de guerre évidente. Il s’esclaffa alors.
— Et moi je comprends mieux certaines confidences que ma femme m’a faites à votre sujet !
Taïkan dévisagea alors Aélis, qui leva les yeux au ciel. Elle passa son bras sous celui de son mari et l’emmena plus loin, pour une discussion plus privée.
— Excuse-moi, Taïkan, mais je crois que j’ai besoin de m’entretenir avec mon mari immédiatement !
Callum se laissa traîner par sa femme à plusieurs mètres de là, avec un petit sourire de vainqueur qu’il ne cacha pas à son ennemi. Une fois loin des regards indiscrets, Aélis se posta devant lui.
— À quoi vous jouez ? l’invectiva-t-elle.
— Je peux vous retourner la question ! lui répondit Callum, tout en croisant ses bras.
— Je vous demande pardon ?
— Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Je vois que, finalement, ce que vous m’aviez confié sur lui et vos sentiments à son égard n’étaient que mensonges pour m’amadouer !
— Quoi ?! Je ne mens pas ! Qu’est-ce que vous insinuez ?!
Callum jeta un regard au loin, où attendait son rival.
— Vous semblez préférer passer du temps ici avec lui que de rentrer à Althéa pour le passer avec moi !
— Mais pas du tout ! Ma mère est encore convalescente.
— Votre père m’a dit qu’elle allait mieux.
— Mieux ne veut pas dire qu’elle est totalement guérie !
— Et donc si sa convalescence prenait plusieurs années, vous me snoberiez tout ce temps ?
— Mais bien sûr que non ! objecta Aélis, agacée par ces accusations sans fondements.
Callum campa un peu plus sur sa position.
— Je vois que je suis le seul à m’inquiéter et à éprouver un manque. C’est presque risible tant c’est navrant…
Callum s’agita, nerveux.
— Vos suppositions sont fausses ! s’emporta Aélis. Bien évidemment que vous m’avez aussi… manqué.
Aélis se rendit compte de la portée de ses derniers mots et rougit.
— Vraiment ? insista alors Callum, sceptique.
Callum décroisa ses bras et jeta un nouveau regard au loin vers Taïkan qui patientait toujours. Sans attendre, il attrapa Aélis par la taille.
— Montre-moi combien je t’ai manqué, Aélis ! lui chuchota-t-il alors, droit dans les yeux.
Aélis se mit à rougir plus franchement et se trouva mal à l’aise. Elle avait l’impression qu’il cherchait plus à réaffirmer qu’elle était sa propriété devant Taïkan, qu’une réelle envie de rapprochement entre eux.
— Lâchez-moi ! le repoussa-t-elle alors. Ce n’est ni l’endroit ni le moment ! Êtes-vous obligé de vous montrer en spectacle de la sorte ? Je vous ai déjà dit que vous manquez de pudeur !
— Il n’y a pas besoin d’endroit ou de moments pour dire ce qu’on ressent… Je vous ai déjà aussi répondu la même remarque ! Et le spectacle est pour celui qui trouve un intérêt malsain à nous regarder !
Il jeta un nouveau regard derrière Aélis en direction de Taïkan, puis la relâcha, amer.
— Cela vous gêne donc autant que l’on s’affiche comme un couple devant lui ?
Aélis fronça les sourcils.
— Je ne crois pas avoir besoin de leçon de votre part. Vous n’étiez pas gêné pour vous afficher en public avec l’Intendante au banquet que j’avais préparé à votre retour, au point de la conduire dans les écuries ! Ce n’est pas parce que je suis devenue votre épouse que je ne dois pas considérer avec respect les sentiments de Taïkan à mon égard et lui infliger une peine supplémentaire en restant dans vos bras.
— Oooh ! Le pauvre petit, il ne faut pas heurter sa sensibilité !
— Tout comme je dois composer avec la mienne concernant l’Intendante ! Je sais ce que cela fait !
Aélis croisa les bras à son tour. Callum s’enhardit.
— Sauf qu’aujourd’hui, Ysalis n’est plus au château !
Aélis laissa retomber ses bras de surprise.
— Quoi ?
— Je l’ai virée !
La stupéfaction gagna le visage d’Aélis.
— Mais qui va la remplacer ?
— Il n’y a donc que cela qui vous vient en tête quand je vous annonce que j’ai congédié mon ex ?
Aélis se mit à rougir légèrement, embarrassée.
— Le devenir d’Althéa est plus important que mes problèmes personnels… C’est ce qu’on attend d’une duchesse, non ?
— Je suis justement venue chercher sa remplaçante !
— Ici ? s’étonna un peu plus Aélis. À Piléa ?
— Ici. À Piléa !
Interloquée, Aélis se demanda qui pouvait être à la hauteur de la tâche. Callum en sourit.
— Pour éviter toute histoire, le mieux serait que ma femme prenne le relais ! Elle n’aura plus à se préoccuper d’une réticence, d’un bras de fer et de l’aide d’un tiers pour obtenir gain de cause…
Aélis releva la tête vers lui, choquée, mais aussi perdue.
— Moi ? Intendante ? Mais je suis déjà Duchesse, je ne peux pas…
Callum se rapprocha lentement d’elle et lui attrapa le bout des doigts.
— Tu as déjà pris l’initiative de régler certaines affaires courantes en mon absence et certains travaux. Tu peux prendre sa place.
À la fois gênée et reconnaissante, la jeune femme gesticula dans tous les sens, peu assurée de savoir si c’était la bonne option. Callum la rassura alors.
— On fait un test et on voit si ça passe… Sinon on avisera pour chercher quelqu’un.
Aélis se trouva perturbée par cette double annonce. Elle pouvait reconnaître que le geste de Callum était touchant et plein d’attention à son égard, mais la tâche lui semblait énorme à gérer.
— Oui… On peut faire le test…
Elle lui sourit alors, plus radoucie, même si elle doutait encore de ses capacités à tenir ce rôle. Elle serra ses doigts dans ceux de son mari.
— Mais bon, cela est valable uniquement si ma femme daigne rentrer à Piléa plutôt que de flirter avec son ex !
Callum afficha alors un visage narquois devant lequel Aélis ne cacha pas son indignation et en vint à poser ses poings sur ses hanches d’exaspération.
— Je ne flirte pas avec lui !
— Mais vous ne me laissez pas vous embrasser devant lui.
— Je ne vois pas l’intérêt de le narguer. Vous n’êtes qu’un enfant qui a peur qu’on lui vole son jouet. Vous êtes ridicule !
— Ridicule ? Je devrais faire un grand sourire ravi de vous retrouver en compagnie de votre ex, en train de rire alors que vous-même vous n’aimiez pas me voir tourner autour d’Ysalis ? Et je joue les gamins ? Très bien ! Dans ce cas, restez avec lui, puisque ma réaction vous indiffère au point de camper sur vos positions !
Callum tourna les talons, très énervé, et quitta le jardin. La chute de cette discussion déstabilisa Aélis qui ne sut quelle attitude adopter, avant de finalement s’agacer de son comportement jaloux.
— Très bien ! Puisque vous le prenez ainsi ! Bon vent ! lui cria-t-elle dans son dos.
— Ouais, je m’en vais trouver une intendante ! Peut-être même une nouvelle amante !
Il lui fit un signe d’au revoir de la main et disparut. Aélis grogna de colère et tapa du pied dans l’herbe. Au loin, Taïkan observa avec perplexité le départ de Callum plutôt tendu et la réaction agacée d’Aélis. Il alla la retrouver.
— Aélis, est-ce que ça va ?
Elle hésita à lui répondre. Il était en partie responsable du désaccord qu’elle avait avec son mari.
— On ne peut mieux !
Callum traversa les couloirs d’un pas pressé. Sa rage augmentait avec les pas qu’il multipliait. Il pensait avoir été suffisamment patient et compréhensif, il avait même fait preuve de confiance en lui proposant ce poste, mais rien ne semblait lui faire comprendre que son attitude restait équivoque.
— Duc Callistar, vous revoilà ? Où allez-vous ? lui demanda alors Fergus qui le croisa par hasard.
— Je rentre à Althéa. Je réalise la mauvaise idée d’avoir laissé mon fief pour une femme !
Fergus tiqua en devinant que sa fille était la femme en question. Et au vu de son agacement, le couple était en froid.
— Vous n’allez pas partir maintenant. Restez au moins pour le diner ! lui cria-t-il alors qu’il se trouvait déjà plusieurs mètres plus loin.
Callum quitta le domaine sans plus de considération pour le maître des lieux et alla chercher son cheval. Il tomba alors nez à nez avec Nimaï et Sampa.
— Mon… Mon commandant ! Que faites-vous ici ?! demanda alors Nimaï tout en posant le genou pour le saluer.
Main droite posée fièrement sur le cœur et l’autre dans le dos, Sampa le salua fièrement.
— Mes respects, Duc Callistar.
Callum observa un instant l’un, trop lèche-bottes, et l’autre, trop peu soumis à son goût. Il leva les yeux et monta en selle.
— Je rentre à Althéa.
— Vous êtes venu voir la Duchesse ? l’interrogea Nimaï tout en se relevant.
— Et visiblement, le plaisir n’était pas réciproque ! grommela Callum doucement entre ses dents. Vous devriez surveiller un peu plus votre maîtresse ! reprit-il plus haut. Que faites-vous là ?! Je ne vous ai pas envoyé la suivre pour que vous restiez à l’extérieur du domaine.
— Nous sommes allés recueillir des témoignages d’habitants des alentours… lui indiqua Sampa. Il semblerait qu’un troll perturbe leur tranquillité. Nous sommes allés nous assurer de ces dires et vérifier s’il n’y avait pas un danger direct pour la Duchesse et sa famille.
— Un troll, tu dis ? Ils restent pourtant à l’écart des humains, en général.
— Celui-ci aurait une attitude belliqueuse, voire enragée… continua Nimaï. Il aurait détruit des récoltes et le bien de certains habitants. Ce descriptif n’est pas dans les habitudes des trolls. C’est pourquoi nous sommes partis chercher des informations plus concrètes et déterminer les risques pour la Duchesse.
— Et qu’avez-vous recueilli comme renseignements ?
— Il a sévi hier sur le nord de Piléa et aurait provoqué une panique au sein des habitants avant de repartir ! lui révéla Sampa. Nous venions rendre compte à la Duchesse de nos dernières avancées avant de savoir si nous devions aller plus loin en allant à sa rencontre pour le neutraliser.
Le Duc Callistar évalua la situation un instant, puis avisa de la valeur de ses deux soldats, avant de statuer.
— On y va !
Les deux soldats se regardèrent, surpris par l’annonce du Duc.
— Maintenant ? demanda alors Nimaï.
— Maintenant ! confirma Callum. Prenez vos chevaux !
— Nous devons en toucher un mot à la Duchesse ! l’interpella Sampa. Nos ordres viennent d’elle.
La remarque de Sampa fit voir rouge au Duc. Son corps se raidit et il leur jeta un regard dur, signe manifeste de son agacement à voir son ordre discuté.
— Je ne suis pas d’humeur à discuter commandement. J’ai dit : « on y va ! »
Ne souhaitant croiser une nouvelle fois le fer avec le Duc, Nimaï consulta silencieusement l’avis de Sampa qui se montra tracassé à devoir encore composer avec l’impossibilité du couple ducal à trouver un terrain d’entente concernant le commandement de la garde personnelle de la Duchesse. Nimaï haussa les épaules, puis alla chercher son cheval. Sampa fixa le Duc qui ne lâcha pas son regard défiant.
— Tu comptes rester là à me provoquer ? lui fit alors remarquer le Duc.
— Il est préférable qu’un de nous deux reste, au cas où le troll aurait changé sa trajectoire et viendrait par ici. Cela tempèrera aussi l’agacement de ma maîtresse à vous voir réquisitionner ses deux soldats sans sa permission.
— Toi, un jour, je trancherai ta gorge… vociféra Callum.
— Il faut bien mourir un jour… lui répondit Sampa, avec un petit sourire.
Il quitta alors le Duc et entra dans le domaine. Nimaï le retrouva avec son cheval.
— Je suis prêt, Commandant ! Allons-y !

