À votre service : chapitre 02


Alors ? Le 1er chapitre vous a plu ? La curiosité a pris ? Voici le second chapitre sur cet entretien d'embauche ! Camille va devoir répondre à cette fameuse question de Valentin ? Comment va-t-elle s'en sortir ?

© Jordane Cassidy - 2017


 

 

2

 

“Il y a peu de différence entre un homme et un autre, mais c'est cette différence qui est tout.”

William James

Philosophe et psychologue américain


 

Camille l’observa avec angoisse. Une question simple qui scellerait son avenir et elle ne savait pas quoi répondre. Qu’attendait-il comme réponse ? Elle n’avait nullement la prétention d’être meilleure que les vingt-trois autres déjà passées sous son crible. Elle se demanda même si elles avaient eu, elles aussi, cet accueil et cette question. Qu’avaient-elles répondu ? C’était la pire question qu’on pouvait lui poser. Il avait vu son CV. Il savait que niveau expérience dans le domaine, elle était grillée par rapport à certaines. Elle baissa les yeux et comprit finalement que ses chances de décrocher ce job étaient parties en même temps que sa question.

— Vous avez raison. Je n’ai rien de mieux à proposer que les vingt-trois précédentes. Je suis même sans nul doute la pire du lot… je n’ai jamais eu de job similaire avant. Mes compétences dans le domaine sont d’un niveau débutant, restant dans le cadre familial, mais la seule chose que je peux vous promettre, c’est que je suis une pro des pâtes ! Je sais les cuisiner de toutes les façons possibles ! À la carbonara, bolognaise, tagliatelles au saumon, avec une sauce pesto…

Camille se tut en voyant le visage de son employeur. Entre consternation et surprise, ce dernier ne semblait vouloir croire ce qu’il entendait.

Voilà, Cam, tu t’es bien ridiculisée. Rentrons maintenant. Rêver, c’est beau, mais la réalité reste moche.

Devant le silence de l’homme qui s’était finalement reculé pour la jauger encore un peu plus en croisant ses bras, Camilla humidifia ses lèvres et comprit qu’elle devait amorcer son départ maintenant.

— Dîtes, avant de partir, est-ce je peux tremper mon pied dans la piscine ? Juste pour pouvoir faire râler mes deux petits frères en rentrant chez moi ?

Le manque de réponse de Valentin Duval indiqua à Camille que c’était sans doute la demande de trop dans son anthologie de catastrophes cumulées. Il ne cessait de l’observer avec ce mélange de curiosité, consternation, étonnement et condescendance typique des gens qui se sentaient en supériorité dans un entretien d’embauche. Elle était ce spécimen bizarre, difficilement identifiable, qui avait osé se présenter à lui sans honte que celle d’exister devant ses yeux. Il était à présent clair qu’elle avait perdu toutes ses chances de remporter le trophée de servante. Un boulot pourtant peu gratifiant dans la liste des boulots à pourvoir, mais tout aussi compliqué à décrocher que les autres. Telle était la réalité. Même les boulots les plus ingrats, ceux qui ne font pas rêver à l’enfance, avaient leurs talents au CV impressionnant. Certaines avaient dû même suivre des formations en cuisine, repassage, couture ou autre ! Elle soupira et amorça son départ.

— Merci pour le jus d’orange.

 

 

Elle lui fit un petit salut de la tête et se dirigea vers la porte d’entrée. Dans un dernier coup d’œil panoramique, elle s’imagina quel aurait pu être son travail dans cette maison. Nettoyage des baies vitrées qui entouraient ce grand salon, lustrage des meubles jusqu’à ce qu’ils soient rutilants, entretien du carrelage, etc. Elle savait qu’elle aurait pu y arriver. Avec la volonté, on pouvait arriver à tout. Elle avait acquis cette capacité d’adaptation avec le temps. Quand on est pris à la gorge, on est capable de gravir les plus hautes montagnes. Pour sa famille elle avait déjà conquis l’Everest.

Papa… Maman…

Elle fronça les sourcils. Elle devait se battre. Partir sans prouver sa valeur n’était pas envisageable. Elle fit alors demi-tour et revint à sa place, devant le comptoir, sous le regard étonné de Valentin Duval. Elle tapa ses deux paumes de main sur le comptoir et le regarda avec détermination.

— Écoutez, je sais que je ne suis pas le modèle idéal d’employée de maison, mais j’ai besoin de ce boulot. Je ferai tout ce qu’il faut pour… satisfaire vos besoins, pour combler les manques auxquels vous ne pouvez faire face. Je n’ai pas peur de la basse besogne tant que je suis payée à la fin du mois. Il me faut cet argent. Je sais que l’excuse vénale est une réponse qui peut vous déplaire, mais oui, c’est l’argent qui fait tourner le monde. Mon père vient d’être licencié économique et à son âge, retrouver un emploi est très compliqué, ma mère ne peut pas travailler suite à un handicap qui l’empêche de faire certaines tâches trop longtemps, ma sœur cadette fait des études et mes frères jumeaux ont besoin de grandir sereinement. Il ne reste plus que moi pour aider ma famille à vivre décemment. Ils ont besoin de moi, de cet argent. Donc si vous attendez un discours sur l’amour du travail bien fait, sur la vocation ou quoi que ce soit d’autre de plus polissé sur ce travail, effectivement vous ne l’aurez pas avec moi. Par contre, oui je peux vous garantir que je ferai mon maximum pour vous aider au quotidien et garder ce travail le plus longtemps possible.

Ayant fini son discours où elle avait voulu se montrer convaincue et convaincante, elle le fixa droit dans les yeux afin d’y ajouter la détermination qui lui restait pour qu’il la croie. Elle était à présent le petit lapin entre les pattes du grand méchant loup. Ce dernier inspira fort tout en gardant le contact visuel. Il ne semblait pas tellement surpris. Il décroisa ses bras et les posa une nouvelle fois sur le comptoir les séparant. Cette diminution de distance voulue entre eux mit mal à l’aise à nouveau Camille qui perdit instantanément son assurance. La première fois qu’il avait fait ça, il l’avait massacré en une question. Qu’allait-il lui sortir cette fois-ci ?

— Donc, vous êtes prête à tout pour avoir ce salaire ? Par conséquent, si par exemple, je fais de la contrebande, vous me couvrirez quoiqu’il arrive, tant que le salaire tombe à la fin du mois ?

 

Camilla cligna des yeux devant sa demande. Elle ne savait plus quoi penser du type qu’elle avait en face d’elle, ni de la tournure de cet entretien. Il avait beau avoir une belle gueule, il avait tout d’un comportement démoniaque prêt à tout pour la déstabiliser, elle et son petit monde. Et il réussissait avec brio.

De la contrebande ?

— Vous vous fichez de moi ? lui dit-elle alors, complètement désorientée.

— Possible ! lui répondit-il avant de sourire. Je m’interroge. J’ai le droit, je pense !

— Je suis prête à tout pour avoir ce poste, mais je ne mettrais pas ma famille en danger pour autant ! Je refuse de salir leur réputation à cause de mes actes. Donc si vous faites de la contrebande, alors je ne suis effectivement pas la bonne personne pour ce poste.

— Je vois…, dit-il en se redressant.

 

Il attrapa les deux verres sur le comptoir et lui tourna le dos pour les ranger dans le lave-vaisselle.

Punaise, il a même un lave-vaisselle ! Vie de merde !

— Je vous couvrirai peut-être si c’est de la contrebande gentille.

Valentin se retourna et haussa un sourcil, curieux de sa remarque, comme si la contrebande pouvait être pardonnable sous certaines conditions. Camille se trouva forcée d’approfondir son propos.

— Par exemple, si vous êtes fétichiste de petites culottes ! Je peux comprendre que vous puissiez faire un trafic de quelque chose dans ces conditions… Par passion ou besoin !

Valentin croisa à nouveau ses bras, interloqué par la dimension de son propos. Devant l’apparente sévérité de M. Duval, Camille comprit vite que sa remarque n’avait pas forcément joué en sa faveur.

Niveau pertinence, tu repasseras Cam !

— C’était un exemple ! Je n’ai pas dit que vous en étiez vraiment un…

Elle le regarda un instant, alors qu’il ne s’était toujours pas détendu devant ses justifications et sa volonté de dédramatiser.

— Quoi ? Je n’ai rien dit de mal… à moins que… QUOIII ! Vous en êtes vraiment un ? Noon ! C’est une blague ? Enfin… Je veux dire que je ne me permettrais pas de vous juger ! Vous faites ce que vous voulez après tout…

Elle se racla la gorge, gênée, et se redressa un peu devant l’implacable révélation qui lui sautait aux yeux maintenant. Elle marqua un temps d’arrêt où ses mots ne trouvèrent plus de sortie hors de sa gorge et arrivaient encore moins à se matérialiser pour répondre à une réaction ou une autre. Elle restait simplement dans cet état d’ébahissement. Valentin plissa des yeux. Soit elle était vraiment maladroite et naïve, soit elle faisait exprès de le provoquer dans un but dont il n’arrivait pas à cerner la finalité. Toujours était-il que depuis le début, il avait beaucoup de mal à comprendre la femme qui se trouvait devant lui. Entre moments de sincérité et moments de moquerie, il jonglait avec ses facéties avec curiosité, cherchant à discerner le vrai du faux dans ses actes.

— Je vous assure ! Je ne vous juge pas ! finit-elle par dire pour tenter de dédramatiser les faits. En dentelle ou en coton, la lingerie peut-être très belle à regarder. Les collectionner est honorable ! Même les femmes adorent en voir plein ! Il n’y a pas de mal à vouloir faire porter à moindre coût de la lingerie de luxe. On trouve forcément acquéreur. On est tous sensible à cette possibilité d’avoir du beau moins cher. Il s’agit avant tout…

Elle ralentit son débit en voyant les sourcils de M. Duval se froncer de plus en plus.

— … de se faire plaisir.

— Mademoiselle Bonin…, dites-moi ? Rassurez-moi… Vous êtes en train de vous virer toute seule ? Avant même d’avoir été embauchée ?

 

Camille baissa la tête, réalisant une fois de plus que sa langue avait fourché en sa défaveur à un point où tout était maintenant irrécupérable. Elle rougit alors, complètement honteuse d’en être arrivée à avoir assimilé son recruteur à un pervers de petites culottes.

Et merde ! Même une blonde n’aurait jamais été aussi conne que moi ! Vive les entretiens d’embauche ! Je vais me pendre…

— Hum… pardon. Je vais…

Elle montra alors la porte d’entrée du pouce, de façon confuse.

— Bonne journée, M. Duval.

Elle leva les yeux vers lui une dernière fois avant de se diriger vers la sortie en pestant intérieurement d’être si nulle et affligeante.

— Mademoiselle Bonin ! cria Valentin.

Camille se retourna vers lui, sans plus de conviction quant à l’issue positive de ce rendez-vous.

— Oui ?

— Pourquoi êtes-vous restée plus de cinq minutes devant le portail sans sonner ?

Il m’a vu ? Il y avait une caméra ? Ah ! L’interphone ! Il me surveillait ?

Camilla écarquilla les yeux à l’idée d’avoir été épiée sans qu’elle puisse s’en douter un seul instant. Elle s’imagina tout ce qui aurait pu être vu comme défauts chez elle, comme s’il n’en avait pas déjà vu à l’instant !

— Je… ne savais pas comment vous prendriez le fait d’arriver avec cinq minutes d’avance. J’ai hésité. Je ne voulais pas prendre de votre temps en plus alors que vous m’aviez donné une heure précise. Mais en même temps, arriver pile à l’heure, malgré la ponctualité, peut aussi signifier que l’on ne peut pas compter sur moi si un impondérable venait à survenir et qu’il vous faille avoir besoin de mes services. Alors, j’ai tergiversé et finalement, j’ai failli sonner en retard ! En plus, je me suis dit que ce gilet était de trop. J’ai super chaud dedans ! Mais si je l’enlevais, on aurait pu croire à une allumeuse… et après je me suis demandé si vous attendiez une tenue comme les majordomes. Bref ! Je sais ! Trop de questions qui, en fin de compte, n’ont rien changé à l’issue de cet entretien. Désolée de vous avoir fait perdre votre temps. Vraiment. Bon courage pour le passage des deux dernières candidates.

Elle ouvrit la porte d’entrée et passa un pied dehors. Le soleil de ce mois de mai était aveuglant de bon matin.

— Mademoiselle Bonin ! entendit-elle encore, alors qu’elle avait déjà enterré ce rendez-vous désastreux au plus profond de sa mémoire parmi ses nombreux fiascos.

Elle se retourna machinalement vers Valentin.

— Vous allez devoir dissimuler vos petites culottes ! Je vous embauche !

 

 

 

 


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