De la pluie entre nous : Troisième goutte

Troisième goutte

 

 

 

Trois jours qu’Emma et moi, nous nous sommes vus. Trois jours que je mange peu, dors mal, suis à l’ouest. J’ai l’impression d’être dans un épais brouillard depuis. Je ne capte plus rien, avance hagard sans trop comprendre ce que je fais sur Terre. Les gens me parlent, mais je ne les entends plus. Seule une lumière vient agresser mes yeux dans ce brouillard : le dossier « Be Ready ». Trois jours que je le vois, que je le jauge de loin, que je l’évite, que je le redoute. L’entreprise de communication d’Emma attend mon accord et je repousse l’inévitable. Il n’a pas plu depuis trois jours. Une raison peut-être pour se pencher sur ce dossier enfin… Je déteste la pluie depuis ce jour où nous nous sommes séparés, il y a dix ans. Mon humeur est automatiquement au diapason avec la tristesse que représente la pluie. Je crois que je suis connecté avec la météo. J’agis beaucoup en fonction du temps. Les jours de pluie sont irrémédiablement des jours sans. Les rayons de soleil traversant la fenêtre et se déposant sur ce fichu dossier me laissent penser que c’est maintenant ou jamais. Je ne peux pas reporter le travail indéfiniment pour une question d’affectif. Je commence à feuilleter l’ensemble, à prendre des notes, tentant d’ignorer que ces mêmes feuilles ont été tenues par les mains d’Emma. Je m’interroge pourtant vite sur son implication dans ce projet. À quel moment est-elle intervenue dedans ? Qu’est-ce qui est de sa patte ou ne l'est pas ? Je cherche des détails pouvant me laisser deviner que certaines idées viennent d’elle. Je me fabrique des films tout seul sur la façon dont a été monté ce dossier. Je soupire, jette mon crayon de lassitude et me passe la main sur le visage. Je n’y arrive pas. Je ne suis en rien objectif.

Tout à coup, on frappe à ma porte. Je sursaute, me demandant qui peut venir me déranger. J’ordonne d’entrer et voilà qu'Emma se trouve devant moi. Je suis stupéfait. Je regarde le dossier « Be Ready » puis elle, comme si l’un était connecté à l’autre. Le hasard, la coïncidence, me mettent dans un état de panique.

— Bonjour David. Pardon de venir à l’improviste, mais je viens aux nouvelles et je vois que… tu planches dessus.

Elle sourit de façon rassurée en voyant tous ses papiers sur le bureau. Elle prend place face à moi et pose son attaché-case à côté d’elle au sol, pendant que moi, je reste déconcerté de la voir réellement devant moi.

— Je tombe bien du coup ! Je vais pouvoir revoir avec toi les points qui ne vont pas !

Je cligne des yeux, toujours incertain quant à la réalité de sa présence. Mon cœur bat comme un malade et je n’arrive pas à lui répondre. Je dois être bien pathétique à bloquer ainsi sur elle, mais je m’interroge de plus en plus sur ma raison. Cela vire à de la folie douce.

Elle se penche sur le bureau et attrape une des feuilles que j’ai précédemment griffonnées, puis sourit.

— Tu fais toujours tes pattes de mouche en guise d’écriture. Ça n’a pas changé. Tu es toujours aussi illisible.

Je regarde sa main tenir le papier avec grâce. Je n’ai toujours pas prononcé un mot et je sais que je dois lui répondre, mais je reste comme un idiot. Je la vois en train de froncer les sourcils en tentant de décrypter mes annotations. Même sérieuse et concentrée, je la trouve belle.

— Tu ne veux toujours pas m’embrasser. Moi, si.

Je balance ma demande comme on parlait de la pluie et du beau temps. Elle quitte les yeux de la feuille et me regarde, perplexe. Elle ne sait si je plaisante encore ou si je fais réellement écho à notre dernière discussion. Elle finit par sourire en reposant la feuille sur le bureau.

— Tu es parti bien vite la dernière fois, pour quelqu’un qui avait envie de m’embrasser.

Je penche ma tête sur le reste du dossier étalé devant moi. Que lui dire ?

— Nous ne nous étions pas vus depuis dix ans, et ma joie s’est transformée en désillusion, à te voir si obnubilée par le travail. Je voulais plus. J’espérais pouvoir discuter plus. Pas du boulot. D’autres choses.

Elle regarda alors la fenêtre de façon mélancolique.

— Je ne m’attendais pas à te voir non plus… me dit-elle alors. Je ne m’attendais pas à ce que tu me dises d’entrée que tu désires m’embrasser. J’étais déconcertée et anxieuse. Comment me comporter avec toi ? C’est vrai, il s’est passé tant de temps depuis, que je ne sais pas si je te tiens encore rancune ou pas. À vrai dire, j'ai essayé de la jouer aimable et détachée, mais ce n'était pas la bonne idée finalement. Et aujourd’hui, tu oses me dire que tu veux m’embrasser encore ! Comment réagir ? Je suis perdue !

Elle tourne à nouveau la tête vers moi et me fixe intensément.

— Dix ans ont passé et on dirait que pour toi, rien n’a changé, tout est comme si nous ne nous étions jamais séparés. Je n'ai pas oublié. Et je sais que toi non plus. Le bien, comme le mal.

 

Je soupire. Je me rends compte que je suis allé trop vite, trop loin et que je l’ai perdue avec mes élucubrations. Pourtant, elle n’a pas totalement tort. Dans mon cœur, on ne s’est pas séparés. Rien n’a changé.

— Tu ne m’as jamais quitté effectivement… lui dis-je d’une voix grave, le regard sincère. J’ai toujours ce vague espoir de croire que nous pouvons, non pas effacer les erreurs, mais composer avec et repartir.

Elle lâche un rire qui s’étrangle dans sa gorge.

— Tu ne vas pas me faire croire que tu m’attends depuis dix ans. Tu espères quoi ? Juste me mettre dans ton lit pour rassurer ton sex appeal ? Si vraiment je t’avais manqué, tu n’aurais pas attendu une rencontre fortuite pour me dire ce que tu veux.

Je baisse les yeux. Elle a raison. Encore une fois. Je manque de conviction et passe pour un clown. Je suis grotesque. Les preuves sont contre moi. Pourtant, je sais que je l’aime toujours. C’est indéniable. Mon cœur se désagrège devant son regard peiné, sidéré.

— Je ne savais pas où chercher.

Elle se tait et je vois que ma phrase la trouble. Elle hésite entre me croire et tout rejeter en bloc.

— Tu m’as trompée, David. Tes sentiments pour moi ont disparu le jour où tu as couché avec une autre. À ce moment-là, je n’ai plus suffisamment existé pour toi. Tu m’as oubliée. C’est toi qui m’as ignorée en premier. J'ai donc disparu. Réellement.

 

L’atmosphère devient plus lourde. Le silence entre nous devient pesant. Moi avec mes regrets et elle avec ses revendications. Et je ne sais pas comment désamorcer cela. Je regarde mes dossiers sans les voir. Mon monde s’écroule un peu plus avec le temps qui passe. La reconquérir me semble de plus en plus être une utopie. Malgré tout, je ne peux m’empêcher de l’observer. J’ai peur de ne plus la revoir maintenant. J’ai peur que tout espoir s’envole. Seul le fait de retenir des détails de son visage dix ans après notre rencontre compte à présent. Elle me regarde aussi. Nous semblons finalement peinés autant l’un que l’autre par l’issue de notre histoire. Je l’aime à mourir, mais tout semble compromis pour retrouver mon bonheur.

— Tu as quelque chose de prévu à midi ? me demande-t-elle alors.

Sa question me trouble. Elle me lance une perche ? Dois-je continuer d’y croire ?

— Non… J’ai une réunion à quatorze heures.

Je la vois hésiter, chercher ses mots.

— On n’a qu’à manger un bout ensemble. Qu’en dis-tu ?

Mes yeux s’écarquillent devant sa proposition. Mon cœur revit tout à coup. Je vais dîner avec elle. Mon ventre danse la salsa.

— Je t’offre tout ce que tu veux à manger ! lui dis-je, enthousiaste.

Elle se met à rire. Son magnifique sourire me transperce la poitrine et vient se ficher dans mon cœur. Elle est tellement belle et c’est moi le gardien de son sourire.

 

<= Seconde goutte - Quatrième goutte =>


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