De la pluie entre nous : seconde goutte

Je n'arrive pas encore à croire qu'une semaine est passée et que nous sommes le week-end ! Mon Dieu ! Me voilà à la bourre pour poster mes deux nouveaux chapitres !^^'

Erreur réparée !

Jordane Cassidy - ©2020


Seconde goutte

 

Une voix que je pourrais reconnaître entre mille. Une voix qui me susurrait des mots doux dans le creux de l’oreille et me disait combien elle m’aimait. L’hésitation me prend durant quelques secondes. Est-ce vraiment elle ? Et si non, mon cœur qui vient de partir dans un emballement sans fin dans ma poitrine va-t-il mourir de déception ? Mon hésitation doit trouver une réponse. Je tourne la tête et ma stupéfaction est à la hauteur de la sienne. Nos dix années de distance viennent d’être balayées.

Emma ! C'est ma Emma !

Je me lève d’un coup, soufflé par l’improbabilité de l’événement. Je regarde dehors s’il pleut toujours. L’averse vient de se calmer ; il ne pleut quasiment plus. Nos regards se retrouvent et un long silence démontre ce que j’ai imaginé des centaines de fois : notre gêne respective. Pourtant, quand elle me sourit, mon cœur se réchauffe instantanément. Elle est encore plus belle. Le temps a joué avec elle en bien. Une femme plus mûre, plus sûre d’elle… tellement jolie. Malgré tout, impossible de ne pas la reconnaître. On ne change pas. Ce petit pli dans le coin de son sourire, ça ne s’oublie pas.

— Bonjour David. C’est… une sacrée surprise !

Je ne peux que me contenter d’acquiescer. Je bois ses paroles comme un assoiffé après des mois, des années de pénurie. Je veux juste qu’elle me parle encore. Mon dernier souvenir était ses larmes. Aujourd’hui, elle me sourit. Puis-je croire qu’elle ne m’en veut plus ?

— Alors c’est avec toi que je vais travailler sur le projet « Be Ready ». Si on m’avait dit ça… Je ne l’aurais pas cru !

Elle s’éclaffa tandis que je déglutis difficilement. Mon cœur résonne contre ma poitrine comme d’énormes cymbales s’entrechoquant et elle, elle ne semble pas imaginer tous les tourments qui me saisissent. Elle s’assoit et pose les dossiers du projet sur lequel nous allons travailler. Je reste debout, mutique. Je n’arrive pas à croire qu’elle est devant moi. Toutes mes hypothèses de retrouvailles s’envolent, mon attitude dépasse tout ce que j’ai pu imaginer. En fait, j’en viens à croire que je l’imagine encore.

— Tu comptes bosser debout ? me fait-elle, le nez dans son dossier.

Je m’assois immédiatement, prenant le soin toutefois de bien tenir la chaise pour ne pas m’étaler, malgré mes mains moites et tremblantes. Je n’arrive pas à détacher mes yeux de son visage. Chaque trait me revient en tête, dénotant les petits changements charmants en elle. Je suis heureux. Le mot n’est pas assez intense pour dire mon ressenti du moment, mais il résume bien ce qui se passe en moi. Mon cœur bat à tout rompre et j’ai la certitude que je l’aime toujours. C’est une évidence. Je n’ai qu’une envie, c’est de l’embrasser. Encore et encore. Envoyer valser ces dix ans de séparation et cette convenance, cette politesse que l’on se doit quand on ne s’est pas vus depuis longtemps. Pourtant, je reste là à la regarder sans rien dire, à absorber chaque seconde en sa présence comme si c’étaient les derniers jours de ma vie. Elle lève la tête et me regarde. Elle me regarde. Moi. Celui qui a brisé son cœur. Il n’y a pas de tristesse ni de colère. Plutôt un certain amusement.

— David, dis-moi ce qu’il y a à dire et après on bosse. Je n’ai pas beaucoup de temps. Cette rencontre me surprend autant que toi, mais c’est comme ça. C’est le hasard, le destin, une malédiction peut-être, mais c’est ainsi. Comptes-tu rester professionnel ou pas ?

Rester professionnel ? Alors que je ne songe qu'à du privé avec elle ?  Je regarde immédiatement ses doigts : pas d'alliance. Mon cœur s'emballe davantage à l'idée qu'elle soit célibataire. Elle n'est pas mariée. Quelle merveilleuse nouvelle ! Je regarde sa bouche me parler, dans un état second. La seule chose que je veux, c’est…

— Emma, j’ai atrocement envie de t’embrasser !

Elle écarquille les yeux et rougit, ne s’attendant pas à ça comme premiers mots venant de ma part. Son visage troublé et perdu me fait réaliser que je suis l’homme le plus maladroit au monde. Autant la faire fuir direct ! Même pas un bonjour ni un « installe-toi, je t’en prie », j’attaque les hostilités par un « j’ai envie de t’embrasser ». Je suis nul. Pour qui va-t-elle me prendre ? Encore un chaud lapin ! Je ne suis bon qu’à ça, à baiser tout et n’importe quoi, me foutant bien des sentiments. Elle baisse les yeux et finalement pouffe dans sa main. Nouvelle réaction de sa part qui fait gonfler mon cœur ! Elle ne le prend pas mal, elle ne m’envoie pas promener, elle se contente de rire.

— Je ne pensais pas que je t’avais manqué à ce point pour que la seule chose que tu aies à me dire aussi longtemps après notre séparation soit que tu désires m’embrasser !

Si elle savait à quel point ses mots ont de l'impact sur moi, si elle savait à quel point elle me manque. Je jette un regard dehors. La pluie a totalement cessé ; seules les gouttes des toitures finissent de tomber. Un drôle d’entracte entre la pluie et moi. Un simple moment de paix. Je me penche vers elle, posant mon menton sur mes mains et la fixe. Son regard tente de fuir le mien, mais je ne veux rien lâcher. J’ai cette chance de pouvoir la retrouver, je ne dois rien laisser passer que je ne regretterai plus tard. Ses lèvres, ses longs cils, la courbe de sa mâchoire… tant de détails qui me rappellent au bon souvenir de nos câlins sous la couette. Je m’aperçois que son trouble augmente sous mon regard inquisiteur et mon attitude silencieuse, mais ô combien séductrice ! Je ne sais même pas pourquoi j’agis comme ça. C’est présomptueux de ma part de commencer nos retrouvailles ainsi, mais je n’ai pas du tout envie de parler de ce projet. Je peux juste me contenter de la regarder et c’est ce que je fais jusqu’à ce que mon bras me lâche et que je m’étale sur la table dans un long soupir d’exaspération. Que pense-t-elle de moi ? Lui ai-je manqué, même un tout petit peu ?

— Pardon, Emma, je suis juste séché par cette rencontre.

Je n’ose même plus la regarder. La tête sur mon bras, affalé ainsi, tout me semble être la suite d’un rêve. Pourtant, sa main me caresse les cheveux et la réalité me rattrape. Ce simple geste et tant de souvenirs.

— Ça aurait pu être pire ! Tu aurais pu me demander de t’épouser !

Je relève ma tête d’un coup et la dévisage. La crise de rire éclate simultanément, désamorçant notre gêne mutuelle.

— Il n’est peut-être pas trop tard, je lui lance, pour tâter le terrain d’un "hypothétique nouveau nous".

Je me redresse et la fixe sérieusement. Elle paraît surprise de ma demande, ne sachant plus jusqu’où va la plaisanterie. Puis elle regarde le dossier, comme pour rester concentrée sur l’essentiel.

— Une relation professionnelle, c’est déjà pas mal, non ?

Ma déception est immense. Agit-elle par peur ou parce qu’elle a déjà sa vie de tracée et qu’elle ne me résume plus qu’à ça : une relation professionnelle ? Je ne veux pas bosser sur ce projet ni éluder toutes les questions qui me taraudent depuis tant de temps.

— Il y a quelqu’un qui a pris ma place dans le rôle du mari ? C’est ça ?

Elle écarquille les yeux une nouvelle fois, sans doute stupéfaite par mon éloquence, mon impolitesse. Je démolis les murs qu’elle tente de monter entre nous.

— David, c’était il y a dix ans et depuis il s’est passé beaucoup de choses. Je n’ai pas à me justifier de ma vie privée et encore moins de raison de répondre à tes avances.

Et voilà, prends-toi la baffe, David ! Elle vient de me remettre à ma place et j’encaisse avec rage. Je veux savoir. Je veux me battre. Ma pugnacité augmente avec son silence et ses non-dits sur ce qu’il peut rester de nous.

— Comment est-il ? Tu as porté une belle robe pour ton mariage, j’en suis persuadé !

Je me mets à rire. L’amertume me gagne. J’aurais dû être cet homme, j’aurais dû être celui qui partage sa vie aujourd’hui. Je le voulais. Je lui en avais même fait la demande. J’aurais dû avoir ces enfants avec elle. Elle soupire, exaspérée par mon insistance. Son regard devient plus dur devant mon ton plus acerbe et désabusé. Je ne voulais pas qu’on en arrive à la dispute, mais mon dégoût devient de plus en plus énorme au fur et à mesure qu’elle éteint mes derniers espoirs.

— Tu as fini ? Peut-on commencer à travailler ? Je te rappelle que ce rendez-vous était pour cela et non pour se dire ce que chacun a fait pendant ces dix ans.

J’avais envie de me lever et me barrer. Mon cœur, quelques minutes plus tôt gonflé à bloc, s’émiette. Je regarde son dossier avec haine. «  Be Ready », tu parles d’un nom de projet. Être prêt. Prêt à quoi ? Se prendre la veste de sa vie et repartir tel un mourant observant la fin du monde en silence ?

— J’ai toujours envie de t’embrasser… lui dis-je dans un souffle, sentant bien que ma voix chante comme une supplique.

 Pourquoi suis-je si impatient ? Pourquoi est-ce que je la confronte si rapidement à mes envies alors qu’il aurait été si simple d’attendre que notre relation professionnelle vire lentement, mais sûrement, à quelque chose de plus amical, puis peut-être de plus intime.

— Tu as perdu ce droit il y a dix ans. Commençons…

Elle ouvre les dossiers et me présente les esquisses publicitaires. Elle ne me regarde pas une seule fois dans les yeux, concentrée sur son discours et visiblement dans cette envie de ne pas continuer mon jeu. J’ai la gorge sèche, le ventre noué. Je n’entends que d’une oreille ce qu’elle me dit, bien plus préoccupé par ce fossé qu’il y a entre nous et que je n’arrive pas à réduire. Elle veut paraître comme une étrangère à mes yeux dorénavant, mais je ne peux lui donner satisfaction. Sa simple présence face à moi me fait comprendre que rien n’est fini de mon côté, que je ne peux pas lâcher l’affaire, que je n’arrive même pas à l’envisager. Elle peut avoir un homme dans sa vie, que je m’en fiche ! Je veux revenir dans son cercle. Elle me demande un avis sur ce qu’elle me propose. Je réponds vaguement. Je suis trop affecté par cette distance entre nous. Pourtant, je sais que seul ce travail en binôme peut me permettre d’établir ce lien, mais je n’y arrive pas.

 

Je me lève tout à coup. J’ai besoin de prendre l’air. J’ai besoin de faire le vide et de retrouver un mental d’acier. Je me sens dévasté par tous ces espoirs déchus. Elle me regarde, interloquée par ma soudaine attitude. Je récupère tous les dossiers que j’amasse à la hâte et mets mon manteau. Elle me demande ce qu’il se passe. Je ne réponds pas. Je sors trois pièces pour payer le café que j’avais commandé. Je me rends compte que je ne lui ai même pas proposé à boire. Je suis vraiment nul. Elle se lève, inquiète de mon silence visiblement. Je dois bien mal feindre mon amertume.

— Je rappelle ta boîte quand j’aurai regardé tout ça tranquillement.

Le ton est sec, sévère. Je ne l’ai même pas regardée. Je passe devant elle sans même dire un au revoir et je trace. Je fuis. Loin. L’air frais de dehors me fait du bien. L’odeur de pluie vient jusque dans mes narines. Je sens dans cette odeur la réminiscence de ce moment où elle m’a quitté il y a dix ans. Et j’ai toujours cette douleur au cœur. On me l’écrase encore un peu plus. Je n’ai pas envie de retourner à mon bureau alors je rentre direct chez moi. J’ai besoin de faire le point, d'amener une conclusion à cette journée terrible. J’attendais cet épilogue et je l’ai eu. Pourtant, même après m'être fait jeter de la sorte, je n’arrive pas à réaliser que c’est fini, que tout est perdu, qu’il n’y a plus de "nous deux". Je ne cesse de ressasser ce qu’elle m’a dit : j’avais cette chance, je l’ai perdue. C’était le bilan de cette rencontre. L’arrivée chez moi ne calma pas ma rancœur. Mon appartement me rappelle ma solitude. Vide. Silencieux. Je fonce me doucher, comme si me laver allait effacer cette journée et que j’allais pouvoir espérer à nouveau.

Je laisse couler l’eau le long de ma nuque et ferme les yeux. Une profonde lassitude m’envahit. Je pourrais être heureux avec une autre femme, mais je n’arrive pas à avancer. Je voudrais, mais je n’y arrive pas. J’ai toujours cette intime conviction qu’Emma et moi sommes faits l’un pour l’autre, que nous finirons par nous retrouver, qu’il ne peut en être autrement. Je soupire. Je me trouve toujours plus pathétique. La douche ne m’a pas nettoyé le cerveau. Je n’arrive pas à penser à autre chose. Je m’essuie, mais je n’ai même pas envie de m’habiller. L’envie n’y est plus. Le goût de vivre s’estompe. Même mon frigo est vide, signe évident que me nourrir devient facultatif. Je me bois une bière et m’affale sur le canapé, complètement nu. La photo d’Emma et moi me fait de l’œil dans le cadre à côté de la TV. Dix ans que je la regarde, symbole d’une présence tant désirée. Je rigole en nous voyant enlacés. Aujourd’hui, on est loin de cette étreinte. Je tourne la tête vers ma mallette. Les dossiers « Be Ready » attendent mon approbation et je sais que mon jugement risque d’être altéré. Je ne veux rien imaginer en regardant les esquisses. Je veux juste qu’Emma sorte de ma tête.

 

 

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