Callum part à Pilea et il n’est pas au bout de ses surprises ! ^^
©Jordane Cassidy – 2023
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Savoir attendre,
c’est savoir jusqu’à quand l’impatience nous gagne !
— Alors ? Comment s’est passée cette nouvelle nuit ?
— Comme toutes les précédentes… D’un calme surprenant.
Finley se posta dans le dos de Mills qui regardait au loin le Duc, assis en tailleur sur la pelouse du jardin, en train de méditer.
— Ce n’est pas normal ! s’inquiéta Finley. Nous savons que le démon est toujours en lui. Alors pourquoi ne se manifeste-t-il plus ? Pourquoi les ténèbres ne viennent-elles plus perturber son sommeil ?
Mills laissa aller son regard à la contemplation du Duc, malgré les inquiétudes de Finley.
— C’est une question à laquelle visiblement personne n’a la réponse. Pas même le principal intéressé.
Finley grimaça.
— Edern a visité son plan astral ?
— Le Grand Gardien le lui a fortement déconseillé, en sachant qui est son ennemi si elle venait à le rencontrer. Une attaque frontale n’est pas souhaitable si on veut préserver cette paix, même temporaire, avec le démon. Le mieux à faire, c’est de laisser ce démon tranquille, tant qu’il accepte de laisser le Duc dans cet état et qu’il ne déclenche pas de guerre.
— Et la méditation donne quoi, d’après vous ?
— Je l’ignore également. Le Duc reste silencieux depuis, même concernant ses méditations. Est-ce qu’il arrive à rentrer en communication avec lui ou non ? Est-ce que ce sont ces méditations qui entrainent ces nuits plus ensommeillées ? Je pense que lui-même attend d’en savoir plus pour confirmer ou infirmer quoi que ce soit.
Finley observa Callum Callistar au loin.
— C’est bizarre… Il devrait broyer du noir un minimum ; la Duchesse n’est toujours pas revenue à Althéa et nous n’avons pas beaucoup de nouvelles. Ne lui manque-t-elle pas au point de ruminer et faire croître les ténèbres en lui ?
— Ooooh ! Je pense qu’elle lui manque, mais il essaie d’en faire abstraction… en méditant !
Mills se mit à glousser. Finley esquissa un sourire à sa boutade.

Assis en tailleur, Callum laissa retomber son dos contre la pelouse, dans un grand soupir de lassitude. Il avait beau essayer, il n’y arrivait pas. Entrer en contact avec Noctis semblait compliqué. Il ignorait comment faire, par quel chemin passer. Demander une aide extérieure était exclue afin de ne pas mettre les autres en danger. Noctis était un démon plutôt susceptible ; il ne fallait pas le provoquer inutilement. Comment Noctis l’accueillerait-il s’il venait à entrer en contact avec lui dans son plan astral ? Il savait que la méditation permettait d’atteindre un certain niveau de lévitation de la pensée. Même s’il n’était pas le plus confirmé des pratiquants, il n’avait que cette voie pour l’instant pour lui parler. Mais plus il essayait, moins il arrivait à laisser son esprit sortir de son corps.
Mais avait-il le choix ? Apprendre son existence avait changé un peu la donne sur qui il était. Des questions avaient fini par lui traverser l’esprit, des demandes d’explications devenaient nécessaires pour soulager sa conscience, mais aussi celle des autres. Dans un sens, il comprenait Aélis et son sentiment d’exclusion et d’angoisse à être vue comme dangereuse et différente à cause de la Protectrice. La révélation de ce démon de premier ordre n’avait qu’aiguisé davantage la méfiance de ceux qui l’entouraient. Il ne s’était jamais autant senti comme une bête sauvage à mettre sous haute protection. Même s’il les comprenait, cela l’agaçait. Il voulait rassurer tout le monde, mais il n’en trouvait pour l’instant pas les moyens. Il ressentait le besoin de combler ses doutes par des réponses, mais en même temps, il craignait aussi cette discussion avec son autre soi.
Allongé sur l’herbe, il sortit alors sa pierre translucide accrochée à son cou et la contempla. Pouvait-elle aussi le protéger de ce démon ? Il ne l’avait pas portée la nuit où le démon était apparu. Il devait alors se dévêtir de tout objet parasite pour que les actes du Conseil Magique ce soir-là ne soient pas brouillés. Mais Noctis était apparu. Aurait-il finalisé sa transformation si cette pierre avait été à son cou ?
Il souffla. Ces incertitudes le minaient, mais bizarrement, ces pensées lugubres ne semblaient pas l’affecter comme à son habitude. C’était comme si le démon avait grillé tout son stock d’énergie négative en apparaissant, comme si les réserves étaient tellement basses qu’il pouvait presque croire qu’il était un chevalier comme les autres avec un parfait équilibre entre le bien et le mal en lui. Il n’y avait plus ce sentiment de débordement imminent des ondes négatives. Lui-même avait du mal à croire en cette libération. Il pensait plutôt que ce n’était pas de bon augure.
— Vous semblez bien pensif !
Callum entendit alors Mills se rapprocher de lui.
— La question est de savoir à quoi, ou plutôt à qui vous pensez ! continua le chambellan.
Le sourire affable de Mills fit lever les yeux de Callum.
— Mais je pense bien évidemment à vous, cher Mills ! lui répondit le Duc, sarcastique.
— Vous me flattez, cher Duc ! Et pourquoi moi ?
— Je me demandais si vous seriez capable de vous battre contre le démon en moi s’il venait à ressortir et à être dangereux.
Mills regarda le kiosque au loin, d’un air pensif.
— Difficile de dire qui peut avoir cette capacité, hormis la Protectrice. Le Grand Gardien actuel a pris de gros risques en se confrontant à un être de ce niveau. Même s’il est judicieux de penser qu’il serait le plus apte à rivaliser avec lui, nous n’avons pas suffisamment de données sur ce démon légendaire pour contrecarrer sa toute-puissance et le battre. Les registres du Conseil Magique nous ont donné de bonnes informations, mais pas autant que nous l’aurions souhaité. Face à un démon de cette envergure, il est logique que nous ayons peu de témoignages. Je pense que ce démon n’a eu besoin d’exprimer toute sa force qu’en de rares occasions et il est aisé de penser que ces rares occasions ont eu lieu en présence de la Protectrice. Malheureusement, les témoignages n’ont pu être tous relatés et collectés, si leur puissance respective était telle que tout pouvait être détruit à des kilomètres à la ronde.
Mills constata l’air un peu abattu du Duc.
— Mais ne vous inquiétez pas. Avec ou sans sceau, nous trouverons un moyen de ne pas exacerber sa colère… enfin, s’il réapparait !
— Il attend la venue de la Protectrice. Il a vu Aélis, il a senti qu’elle était en elle. Il réapparaitra tôt ou tard.
— Oui, il semblerait que beaucoup de monde attende son retour…, mais personnellement, j’attends davantage le retour de notre Duchesse ! Pas vous ?
— Il est indéniable qu’elle sait se faire désirer ! rétorqua Callum, sur un ton cynique.
— Il ne peut en être autrement de la Duchesse d’Althéa ! s’en amusa Mills.
— Ce qui me soulage, c’est que tant qu’elle est loin de moi, un affrontement entre nos alter ego est repoussé.
— Allons ! Vous ne pouvez vous satisfaire d’une séparation avec pour excuse la fin du monde ! Tout cela ne doit pas interférer avec votre vie de couple… Et puis, qui vous dit que le danger ne viendra pas d’ailleurs, comme avec ces voleurs de pierres ?!
— Elle est partie avec sa garde personnelle… J’ose espérer que cela suffira à sa protection.
— Moui… répondit Mills, plutôt alarmant. C’est quand même bizarre qu’elle ne soit déjà pas rentrée à Althéa. Si j’avais été à votre place, cela aurait fait longtemps que je me serai rendu à Piléa !
Callum se leva alors.
— Oui, mais vous n’êtes pas moi !
— Fort heureusement ! Je vous laisse votre démon légendaire !
Mills frissonna tout en restant moqueur, puis se tourna pour retrouver le château.
— Tu parles, il en jubilerait, le vieux bougre ! marmonna Callum, pour lui-même.
— Les rideaux que Dame Aélis a commandé à la fête aux tissus d’Azorina ont été posés pour remplacer les anciens. Quel dommage ! Elle ne peut même pas les voir de là où elle se trouve !
Mills lâcha un gros soupir déçu avant de quitter le Duc, peu dupe du message de son chambellan.
— C’est bon ! Je vais à Piléa ! J’ai compris !

Mills se rendit dans sa chambre et passa sa main devant un miroir. Le visage du Grand Gardien apparut.
— Toujours aucune nouvelle de l’un ou de l’autre ?
— Non… répondit Mills. La Duchesse n’est toujours pas rentrée de Piléa. Quant au Duc, son silence est assez surprenant. Il pourrait creuser davantage le sujet du démon qu’il abrite à travers des questions qu’il pourrait me poser ou à travers des livres, mais il n’en fait rien. C’est comme s’il se refusait d’avoir un jugement basé sur des « on-dit » et qu’il préférait avoir un regard neutre et faire sa propre enquête sur le sujet.
— Vous pensez qu’il ne nous dit pas tout sur son lien avec le démon.
— Il n’arrive pas à le trouver par la méditation. Je pense que, même si beaucoup de questions le taraudent, il sent un lien instinctif avec Noctis qui le pousse à agir ainsi. Avez-vous une idée de la dernière confrontation de Noctis avec la Protectrice ?
— Nous n’avons pour l’instant qu’un texte datant d’il y a cinq siècles. Rien ne nous dit qu’ils ne se sont pas revus après.
Mills demeura songeur. Le Grand Gardien continua.
— De même, j’ai beau essayer de chercher une raison, je ne vois pas pourquoi un démon légendaire irait se cacher dans le corps d’un bébé.
— C’est aussi ce qui m’intrigue. Une possession implique des sacrifices de la part des deux parties. Un démon légendaire n’a aucun ennemi suffisamment effrayant pour choisir de se cacher dans un humain, au risque de perdre une partie de sa puissance par l’acte de possession. C’est ce que je n’arrive pas à comprendre. J’en viens à penser qu’il ne l’a peut-être pas fait volontairement.
— Tu penses qu’on l’a enfermé volontairement dans le corps de Callum bébé ? Cela impliquerait un grand pouvoir magique de la part de celui qui a fait l’incantation pour jeter le sort de possession… Ce serait alors un mage ? Quel mage aurait une telle puissance si ce n’est ni toi ni moi ?
— Je l’ignore… Beaucoup d’éléments sont encore hors de notre portée… Gardons notre vigilance pour le moment et continuons à explorer un maximum de pistes.
Le Grand Gardien acquiesça d’un signe de tête et Mills effaça son visage du miroir en cuivre d’un nouveau geste de la main. Il soupira et sortit de sa chambre avec une certaine inquiétude. Il n’y avait rien de pire que l’inconnu, sans pistes tangibles pouvant aider à avancer.
Il nettoyait alors ses petites lunettes lorsque Cléry arriva en trombe au château.
— Bien le bonjour Cléry ! Que nous vaut cette visite… dans un tel état ?
Mills l’examina de la tête aux pieds. Le prêtre était recouvert de terre.
— Doux Jésus ! Que vous est-il arrivé ?!
— Est-ce que le Duc est dans les parages ? demanda alors le prêtre, faisant fi de son apparence déplorable.
Mills regarda son camarade avec curiosité.
— Vous souhaitez emprunter la salle du grand bain ? lui rétorqua alors Mills.
Cléry soupira et jeta un œil à sa tenue.
— Pardon pour cette présentation pour le moins pittoresque pour un homme de mon rang.
Cléry resta pour autant absorbé par l’objet de sa venue.
— Est-il là ?
— Non. Il vient de partir pour Piléa.
— Seul ?
— Oui.
L’air tracassé du prêtre ne fit qu’agrandir l’intrigue du chambellan autour de sa venue.
— Je ne suis que chambellan, mais je peux peut-être vous aider ?!
Cléry considéra la proposition de Mills un instant et souffla.
— Mills, vous êtes plus qu’un chambellan, voyons ! Avons-nous un registre des anciens occupants du château et un historique de ce qui a pu s’y passer ?
Mills se mit à réfléchir.
— Possible, oui. Ce serait soit dans la bibliothèque, soit dans le bureau du Duc, dans tous les cas.
Sans attendre, Cléry se rendit à la bibliothèque. Mills lui emboîta le pas, bien résolu à comprendre quelle mouche avait piqué Cléry. Une fois dans la bibliothèque, le prêtre commença à chercher ce fameux registre. Mills l’y aida en silence jusqu’à ce qu’il fasse une bonne pioche au bout de plusieurs minutes.
— Le voilà ! s’exclama-t-il.
Cléry se précipita dessus et l’ouvrit, cherchant tout d’abord la généalogie des Averhill.
— Pourriez-vous me dire ce que vous cherchez ? Ne me laissez pas dans l’ignorance, cher ami ! C’est très déplaisant !
— Pardon, Mills. La tombe de la jeune Duchesse Averhill a été violée. On a pris son cercueil.
— Quoi ? s’exclama Mills, abasourdi par cette nouvelle bien mystérieuse. Vous êtes en train de me dire que sa dépouille a disparu.
Cléry acquiesça de la tête.
— Qui pourrait vouloir voler les ossements d’une défunte si importante pour Althéa ?
— C’est ce que j’essaie de déterminer en venant ici et en cherchant d’éventuels indices sur sa famille en premier lieu.
— Il ne me semble pas qu’il y en ait des membres de la famille encore vivants, sinon Althéa aurait eu un héritier à la mort du Duc Averhill. Or, le Roi a mis Althéa en régence par le Général Fritz.
— C’est vrai. Le gardien du cimetière m’a dit qu’elle était morte en couches. Or, jusqu’à preuve du contraire, une femme ne fait pas un bébé seule. Elle avait forcément un amant. La disparition du cercueil peut venir de là…
Il tourna les pages et tomba sur la généalogie. Mais quelle ne fut pas leur surprise en constatant que la généalogie indiquait bien les parents Averhill dont la mère était disparue il y a longtemps, leur fille Ilina Averhill avec sa date de décès, un trait sur sa gauche pour lui attribuer une filiation sans doute maritale à un homme dont le nom n’était pas indiqué, avec la naissance d’un bébé, issu des deux, décédé à la naissance.
— Comment est-ce possible que le registre ne mentionne pas le nom du père ? fit remarquer Mills, circonspect.
— Mais surtout pour quelle raison n’était-il pas mentionné ? ajouta gravement Cléry.
— Est-ce que cela signifie qu’on a caché délibérément son identité ? déclara Mills en réfléchissant.
— Ou peut-être que tous l’ignoraient aussi…
Mills regarda avec gravité Cléry.
— Quand est-ce que la disparition de sa dépouille a eu lieu ?
— Le jour du mariage ducal.
Mills écarquilla les yeux, comprenant que cette date amenait des pistes supplémentaires.
— Je veux écarter toutes les possibilités avant de croire qu’il y ait un rapport entre cette disparition et l’attaque du mariage… Cela peut être une affaire familiale, comme un villageois ou quelqu’un de l’extérieur qui ait voulu montrer son opposition à ce mariage, en montrant qu’il regrette l’ancienne duchesse à la nouvelle.
— Oui, c’est tout aussi plausible… commenta Mills. Je suggère de ne pas en parler à la Duchesse tant que nous n’avons pas plus d’éléments. Si elle venait à croire qu’on ne veut pas d’elle à Althéa, cela lui mettrait un coup au moral qu’il n’est pas bon de faire naître en elle.
— Je suis d’accord. Il faut tout de même prévenir Callum de ce lien possible entre la disparition de l’ancienne duchesse et l’attaque du mariage.
— Attendons qu’il revienne de Piléa. Cela nous laissera peut-être du temps pour enquêter et en savoir plus sur Ilina Averhill.
— Oui, je vais interroger les anciens d’Althéa. Peut-être sauront-ils nous en dire davantage sur les fréquentations amoureuses de la Duchesse Averhill ?…

Du haut de sa fière monture, Callum Callistar observa Piléa au loin. Il avait craqué. Il avait cédé aussi bien à Mills qu’à l’appel du manque de sa femme. Il pouvait en cet instant reconnaître l’homme faible, sans force mentale, qu’il était. Mais s’il y avait une chose dont il était certain, c’était que les ténèbres ne pouvaient rien devant sa curiosité. La curiosité était une source intarissable d’espoir. Elle donnait un but, une envie de savoir qui dépassait toute déprime. Et s’il était aujourd’hui sur le point de retrouver sa femme, c’était bien parce qu’il voulait connaître cette partie de sa vie antérieure à leur mariage, comme on découvre une part d’ombre qu’on expose à la lumière du soleil. C’était une sensation vivifiante à laquelle même un démon ne pouvait s’opposer.
Il avait déjà eu l’occasion de se rendre à Piléa. C’était d’ailleurs dans cette région qu’il avait rencontré la fillette au collier. Un élément qui avait aussi déterminé son choix à vouloir faire d’Aélis son épouse, les coïncidences étant plus fortes que la raison. Il avait cherché cette fillette plusieurs années plus tard, en vain. Mais cette fois-ci, la petite ville de Piléa lui apparaissait différente. Comme une alliée plus pertinente qu’à l’époque pour déchiffrer le mystère Aélis. Il avait de quoi enquêter. Il avait beaucoup plus d’éléments pour connaître la vérité. Malgré tout, il savait que cette enquête allait être reléguée au second plan devant son envie de savoir ce que fabriquait son épouse au sein de sa famille.
Il donna un coup de talon à Kharis qui avança tranquillement vers la ville jusqu’à arriver devant le domaine des De Middenhall. Il se trouva alors devant un garde à l’entrée.
— Je suis le Duc Callum Callistar, Seigneur d’Althéa et mari de votre jeune maîtresse. Je souhaiterais la voir…
