De la pluie entre nous : quatrième goutte

Quatrième goutte

 

 

 

Je plane complètement ! Elle dévore son steak haché avec passion et moi, je suis transi d’amour devant sa bouche grande ouverte prête à saisir sa fourchette. Je rêve d’être ce bout de viande ! J’en suis à un stade de débilité profonde, mais qu’importe ! Je savoure ma Emma comme elle, elle savoure son repas. Je me nourris d’elle plus que de mon plat. J’ai envie de parler de tout avec elle, mais en même temps j’ai peur de dire les pires conneries pouvant la faire fuir. Je me contente donc de lui sourire béatement et je suis sûr qu’elle me trouve ridicule.

— Tu n’as pas faim ? me demande-t-elle en regardant mon assiette encore bien remplie.

Rapidement, je prends une bouchée pour ne pas paraître trop louche.

— Si si.

Je ne mâche presque pas ce que j’ai dans la bouche. J’avale très vite, bien plus intéressé par ce qu’elle ingurgite, elle.

— Arrête de me fixer de la sorte. C’est très gênant ! me sort-elle tout à coup, tout en coupant un morceau de pomme de terre.

— Pardon. Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise.

Ça y est ! Je suis l’homme le plus ridicule au monde. Je dois être rouge comme une tomate. Le sol s’effondre sous mes pieds. Je viens d’être pris en flagrant délit de voyeurisme et encore une fois, je finis par l’agacer. Je me sens con. Extrêmement con. Je m’embourbe, je bafouille, je ne sais pas où mettre mes mains et par-dessus tout, non, je n’ai pas faim.

— Vas-y, David ! Dis-moi à quoi tu penses.

Elle semble si décontractée alors que je suis encore une fois pétrifié et elle me demande de parler ! J’en perds ma voix ! Je ne sais pas quoi lui dire, ni même par où commencer sans qu’elle se braque. Du coup, j’avale une nouvelle bouchée de mon poisson trop cuit. J’essaie de gagner du temps comme je peux pour jauger ses réactions et réfléchir aux bonnes réponses pouvant me faire gagner des points.

— Qu’as-tu fait pendant ces dix ans ?

Voilà, une question qui brasse large et répondra à ma curiosité. Elle sourit. C’est bon signe ! Pourtant, je la sens aussi hésiter. Elle trie les informations dans sa tête. C’est clair ; elle ne veut pas tout me dire.

— Après notre séparation, j’ai eu un gros moment de flottement. Rester, partir… tout a été dans cette opposition. Tout garder ou tout quitter.

Elle me jette un regard pour voir ma réaction. Je ne bouge plus. Je suis déjà replongé dans ce douloureux instant où je la vois s’éloigner sous la pluie et où ce fut la dernière fois que je la vis. Mon cœur s’étreint. Rester ou partir, garder ou tout quitter. J’ai eu le même questionnement. J’étais défait. Garder tout ce qui nous unissait me semblait à la fois évident, mais demeurait douloureux dans le quotidien. J’imagine très bien sa propre douleur.

— Je ne voulais plus voir personne. J’avais besoin de temps, de distance, de me retrouver seule pour faire les bons choix. Dans la hâte, j’avais mis tous mes cartons de déménagement dans un garde-meubles. Je ne voulais pas des remontrances de mes parents. Ils ont très mal vécu ce que tu m’as fait.

Je baisse les yeux. Ses parents avaient toujours été adorables avec moi et j’ai aussi trahi leur confiance. J’ai ravagé beaucoup de personnes en un seul acte.

— Du coup, j’ai décidé de vivre seule. Ce ne fut pas sans peine. Même mon boulot n’avait plus la même saveur. Tout mon quotidien était devenu lourd. Mais j’ai fait face ! Et me voilà !

Elle me sort cette conclusion comme si c’était l’idée essentielle à retenir de tout cela. Elle me résume dix années en me disant : « j’ai survécu, connard ! ». Je joue avec ma fourchette contre l’assiette. Je suis déçu. Elle entretient son mystère et le fait avec un sourire qui n’a rien de sincère cette fois-ci.

— Tu as changé de boîte finalement. Tu n’étais pas chez Astin Communication avant ? Pourquoi avoir quitté ton ancien patron ?

Elle pose ses couverts. Elle a tout mangé. Elle prend son temps avant de me répondre.

— J’ai ressenti le besoin de tirer un trait sur tout ce qui était en rapport avec toi. Faire table rase. Les circonstances m’ont poussée à changer d’entreprises. J’ai saisi les opportunités, là où elles étaient. J’ai fait deux agences de communication avant d’être dans celle où tu m’as trouvée. Le contrat de Blue Events était très alléchant et je ne pouvais cracher sur la paie qu’ils me proposaient à la fin du mois.

— Je vois…

Je lui dis ça, mais je reste sur ma faim. Elle reste énigmatique sur les raisons de ces changements. Je prends une grosse bouchée. Manger me permet de contenir ma rancœur, mes désillusions.

— Et toi ? Tu as pris du grade, je vois ?

Je l’observe, la bouche pleine, puis avale difficilement.

— Oui, je n’ai pas changé d’agence. J’aime avoir mes marques et ne pas trop changer mes habitudes…

Je baisse les yeux. La vérité était que mon poste dans l’agence était un des seuls points d’ancrage où elle pouvait me retrouver. Si je restais en place, elle avait toujours la possibilité de revenir vers moi. C’était l’idée. Alors qu’elle a avancé, je suis resté figé dans le passé.

— Tu as de la chance d’avoir pu évoluer… Moi, c’est ce refus d’évolution qui m’a aussi poussée à changer de boîte. J’avais besoin de gagner plus et je faisais un boulot le justifiant. Mais il est difficile pour une femme d’avoir les mêmes prétentions qu’un homme.

Elle esquisse un petit sourire et baisse les yeux. Ils se perdent dans une analyse que j’ignore. Sans doute a-t-elle trimé bien plus que moi pour obtenir son statut d’aujourd’hui. Par quels stades est-elle passée pour arriver à ce résultat ? Encore une fois, je n’ose pas creuser.

Le serveur vient pour récupérer nos assiettes et prendre la commande du dessert. Le temps avec elle passe vite. Déjà le dessert… Autant de minutes qui s’écoulent vers l’inéluctable moment où nous devrons nous quitter à nouveau. Je commande du coup une tarte aux pommes et un café. Plus je gagnerai du temps, plus j’aurai des chances de la revoir. Le temps est mon seul allié à présent pour marquer des points. Je n’ai toujours pas faim, mais ce n’est pas grave. J’avalerais n’importe quoi pourvu que cela me permette de rester un peu plus longtemps avec elle. Elle ne commande qu’un café. Je passe pour le gros gourmand de base, mais je m’en fous !

Lorsque le serveur revient avec les deux cafés et le dessert, je souris. La part de tarte est grosse. Je vais pouvoir gagner beaucoup de temps.

— Je regarderai ce soir ce que tu as corrigé ce matin sur le dossier « Be Ready » ! me dit-elle sur un ton très professionnel, trop professionnel pour moi. Si tout va bien, je te revois dans la semaine pour conclure et envoyer au boss.

— OK… dis-je, résigné. Une fois le dossier bouclé, on ne se reverra donc plus ?

Elle me fixe un instant alors que je plonge mon regard dans ses prunelles indécises.

— Nos deux agences travaillent ensemble, donc nous sommes voués à nous revoir de temps en temps.

Je mets un morceau de pomme dans ma bouche. Le fruit a un goût d’amertume. Je ne veux pas la voir de temps en temps, au détour d’un travail. Je la veux rien que pour moi, dans un cadre plus privé. Techniquement, je suis son supérieur, mais je réagis comme si j’aspirais au mieux à ne vouloir bosser qu’avec elle.

— De temps en temps… répété-je malgré mon refus de l’accepter.

Je bois un peu d’eau. Le gâteau passe mal. Je veux plus.

— N’est-ce pas déjà bien ? me demande-t-elle alors avec un sourire coquin, comme si elle souhaitait atténuer ma déconvenue évidente sur la périodicité de nos rencontres.

— Non, ce n’est pas assez pour moi ! lui dis-je droit dans les yeux.

Je jette ma cuillère dans l’assiette et m’agace. Non ! Rien ne va comme je le souhaiterais. Je suis impatient. Je veux tout, tout de suite. Je sais que je ne suis pas en droit d’exiger ses faveurs. Je sais que tout ne tient qu’à un fil, mais c’est plus fort que moi ! « De temps en temps », n’entre pas dans mes prérogatives la concernant. Avec elle, je veux « tout le temps », « toujours », « inlassablement ». Mon indisposition soudaine la gêne, la surprend.

— Emma, je veux te voir plus. J’ai besoin de plus de toi. J’ai besoin de casser cette barrière entre nous qui m’insupporte. Je sais que j’ai tout à prouver, que j’ai merdé et que retrouver notre complicité d’il y a dix ans semble compromis, mais j’ai besoin de la retrouver, j’ai besoin de notre intimité. Elle me manque. Tu me manques. Tout me manque. Ce n’est en rien un caprice, une lubie passagère. C’est un état de fait qui dure depuis ces dix foutues années qui nous ont séparés. Je me sens frustré. Je me sens incompris. Je patauge dans un marécage qui refuse de me libérer. Je veux à nouveau un « nous deux » !

Ça y est ! Je lâche les vannes ! Je déverse sur elle tout ce qui me ronge depuis dix ans. J’ai besoin de laisser évacuer tous mes regrets et toutes mes envies. Elle me regarde, incrédule, et moi, je continue.

— Oui, je veux t’embrasser. À chaque seconde que je passe avec toi ! J’ai envie de te tendre cette cuillère et de partager mon dessert avec toi. J’ai envie d’un cinéma. Je rêve de balades dominicales en amoureux. Je ne veux plus rater un moment de ta vie. Il n’y a rien de plus agaçant que de ne pas savoir par quelle peine, quel chagrin, quel doute ou quelle joie tu es passée. Et ton silence à ce sujet me bouffe. Je ne prétends pas pouvoir réparer ces dix ans d’absence aujourd’hui, mais je ne veux pas rester le parfait inconnu que je suis devenu durant ces dix ans.

Je soupire. Je m’époumone et j’ai l’impression d’être un dingue à interner à la façon avec laquelle elle me regarde.

— Donne-moi une chance de me racheter, Emma. S’il te plaît.

 

Voilà, je lui ai tout dit. Du moins, tout ce qui m’a percuté l’esprit sur le moment. Je ne lui ai pas mentionné la partie la plus libidineuse, car là, je pourrais écrire un roman et rien qu’un baiser serait déjà énorme. Je sais que je rêve de croire qu’elle pourrait me dire « OK, embrasse-moi », mais mon envie est trop pressante, trop puissante pour faire abstraction de quoi que ce soit. Elle me fixe comme si elle m’en voulait. Je finis par baisser les yeux. J’ai tout gâché sans doute. Mon impatience est choquante à ses yeux.

— David, tu me demandes beaucoup. On ne s’est pas vu depuis des années et tu voudrais que tout soit si simple ? Tout ce que tu viens de dire, j’en ai eu envie moi aussi… il y a dix ans. Je m’imaginais vivre avec toi le reste de ma vie. Je rêvais de promenades dominicales avec toi et notre chien. Je m’imaginais faire des sorties au cinéma pendant que la nounou gardait les gosses. Je rêvais d’une vie merveilleuse avec toi, mais tu as brisé quelque chose en moi. Tu as peut-être changé, évolué. On peut penser qu’il y a prescription maintenant. Pourtant, je ne peux pas faire comme si de rien était. Ma vie a beaucoup évolué à la suite de ça.

Je serre les dents. Je me rends compte qu’on joue le remake de notre séparation. Je suis amer une nouvelle fois.

— Je demande juste une nouvelle chance, Emma. Je suis peut-être impatient, mais j’ai conscience aussi que je t’ai blessée et que j’ai beaucoup à prouver à tes yeux pour revenir dans ta vie. Mais je n’ai pas peur. Je suis prêt à beaucoup pour te reconquérir. La seule chose qui m’effraie, c’est que tu me repousses définitivement.

 

Je reste suspendu à ses lèvres comme si ma vie en dépendait. Mes mains sont moites, mon cœur rate des tours et mes oreilles sont sur le qui-vive du moindre mot qu’elle énoncera. Elle soupire, hésitante. Elle semble même gênée, inquiète.

— Je ne veux pas te faire de fausse joie si je parais plus proche, me dit-elle en se frottant les mains sous la table. Je veux bien tenter un retour amical, mais n’attends pas après mes baisers.

Je prends du recul sur le dossier de ma chaise. La réponse est mi-figue mi-raisin. Je gagne du terrain, mais j’ai des obstacles devant moi.

— Commençons par ce qui peut paraître facile ? lui dis-je.

J’attrape ma cuillère, saisit un bout de tarte et lui tends vers sa bouche. Elle louche sur ma cuillère comme si c’était une nourriture inconnue à son répertoire culinaire.

— Partage au moins cette tarte avec moi ; j’en ai trop. S’il te plaît. Aide-moi à la finir.

 

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